Rabougrie, à désirer s’émanciper trop vite, elle n’a pas su garder sa tête, elle qui ne souhaitait que toucher au ciel. La forêt qui m’entoure est composée en bonne partie de troncs d’arbres morts, avant tout d’épinettes. Celles-ci constituent la principale essence de mon taillis. Chaque hiver amène ses bourrasques et sa neige trop lourde. À vouloir préserver que sa cime bien garnie, le vent lui casse le cou. Seules les vertes, les plus fournies à leur sommet, celles qui conservent la chlorophylle, couleur de l’espoir dans cette saison si froide, se font décapiter. D’autres, les pieds enfouis dans un terreau trop mince, incapable de pénétrer la glaise, s’inclinent aux premières rafales.
Sur 1 acre et demie, 2 cèdres ont résisté aux affronts répétés des cervidés. Un, minuscule, mais bien caché, l’autre probablement sexagénaire dont la présence demeure inexpliquée. Peut-être, par sélection naturelle, a-t-il développé une saveur
rébarbative aux chevreuils? On devrait le cultiver en quantité.
Y subsistent aussi 4 pins blancs, majestueux. Malheureusement, un dont les racines ont été écrasées se meurt discrètement. Je ne me décide pas à le couper. Peut-être nous ressemble-t-il un peu. La vie est si belle et le moment si court. Dépêchons-nous de ralentir, perdons notre temps, il nous en reste peu et même dégarni, un ciel bleu demeure apprécié.
Mais je ne parle que du vert, la couleur de l’été. C’est qu’une fois qu’octobre passé, pour garder le moral, nous devons nous concentrer sur la teinte des aiguilles de nos conifères. Oublions les troncs gris sans feuille qui nous ébranlent ; bien qu’une forêt de hêtres ou d’érables puisse avoir son charme, la nature de ma terre ne permet pas leur présence.
C’est en regardant ces épicéas décédés qui j’ai eu envie de les abattre, mais révisons la réglementation1 d’abord. Une autorisation est nécessaire si plus de 5 arbres sont coupés, vivants ou morts, de plus de 10 cm de diamètre mesuré à 1,3 m du sol, par année. Et obligatoirement pour chacun situé sur la bande riveraine, boisée, agricole et à forte pente.
Mais: MORTS? L’amende: jusqu’à 5 000$ chacun. Les trépassés ont donc aussi des droits; ces troncs, finalement, ont peut-être leur utilité. Royaume des fourmis termitières, elles sont le régal des pics-bois et des sittelles. Leurs cavités peuvent constituer un logis très confortable pour un hibou, une chouette, un tamia ou un écureuil au pire-aller. Leur masse protège les autres, bien vivants, d’être déracinés par le vent et le chevreuil localisé par un prédateur. Une fois tombés, leur putréfaction alimente le sol et leurs nutriments, dont leur carbone, recyclés pour une nouvelle génération. Mais quelle est la valeur énergétique des rondins? Pensons aux milliards de particules fines produites lors de leur combustion. Le smog, vous connaissez, il a masqué le soleil une bonne partie de l’été. Et la vitesse de la capture par les végétaux du carbone émis dans l’atmosphère? Probablement plus lent depuis que de grands feux accompagnent désormais chaque belle saison.
Cependant, ces fûts, cachent-ils la lumière empêchant la jeune pousse de s’épanouir? Ne risquent-ils pas d’aller choir sur un marcheur insouciant? Le pour et le contre, quel côté de la médaille doit l’emporter?
C’est peut-être l’utilité du règlement de trancher l’incertitude, même s’il est souvent imprécis et que son application fréquemment sujette à interprétations. Tronçonner un pin blanc vivant de 2 pieds de diamètre est-il l’équivalent de couper une épinette morte de 4 pouces? Après une courte recherche, âge estimé du pin blanc: 150 à 300 ans, celle de l’épinette blanche : 20 à 40 ans et si elle est noire: 32 à 64 ans. Où trancher?
Mes épinettes, ces reines de la forêt boréale, redorées dans un majestueux livre de Serge Bouchard2, qui voulait faire d’elles l’emblème du Québec, ont aussi leurs droits, même mortes, et méritent plus d’attention. Regardons-les d’un autre œil.
Nous sommes tous ici en raison de la richesse de nos boisés et de nos lacs. Notre niveau de compréhension de la protection de notre environnement n’est pas inné et nous avons besoin d’éducation. J’aurais aimé que ma ville ou nos associations m’expliquent ce règlement et me le répètent souvent. Notre réflexion nécessite des encouragements ; elle ne retient pas tous les éléments de l’information à la première lecture. Apprendre une législation demande un moment
et une oreille remplie de bonnes intentions, dénuée d’agressivité. Ce qui n’est pas toujours le cas.
Et pauvres épinettes, ne vous désespérez pas, on finira bien par vous couronner de lauriers à défaut de décorations de Noël. Le jour viendra où nous arrêterons de vous prendre pour des sapins et vous mettre au chemin le 26 décembre. Et cessez de perdre la tête! On vous aime bien trop; noire, blanche ou rouge ; sans distinction.
1. Règlement municipal de Saint-Denis-de-Brompton 478, 2025
2. Serge Bouchard : La prière de l’épinette noire, éd. Boréal.