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Avez-vous déjà observé un chevreuil de près, de très près ? Avez-vous alors fixé son regard ? D’un noir si profond qu’il vous en glace l’âme. Il craint peut-être que le moment de l’ultime renoncement et d’abnégation est arrivé. Ou ce petit frisson qui vous parcours le dos reflète peut-être votre malaise d’être examiné jusqu’au plus profond de votre personne. Moi ou toi, qui la mort frappera le premier ?
Cette bête de nos bois incarne le grand manitou ou l’esprit de la forêt. Il demande peu, demeure discret, n’apprécie ni le bruit, ni l’homme et surtout pas les chiens. Il est le maître des vastes espaces. Il s’imprègne si bien des quatre saisons que son pelage s’assombrit à l’automne pour mieux se camoufler dans les épinettes et l’obscurité hivernale. Il modifie son système digestif d’été de brouteur de feuilles, d’herbe et de fruits à celui de mangeur d’aiguilles de conifères durant la saison froide.
Il aime davantage s’enfuir que de rugir ; la rapidité offre bien des avantages lorsqu’on a la capacité de marcher sur la pointe de 2 doigts; de quoi lever la queue pour bien rire de nos poursuivants.
Il n’a jamais voulu s’adapter à l’homme, certains l’auraient peut-être fait, mais un ministère de la faune en a strictement réglementé la pratique.
Pourquoi aboyer, protéger ou se blottir contre celui qui nous enferme et nous prive de notre liberté ?
Certes, les rudes hivers et les grandes neiges entraînent leurs lots de morts. Leurs prédateurs s’en donnent à cœur joie. Mais abandonner son indépendance : jamais.
Un, deux, parfois 3 rejetons, font vite oublier toutes ces misères. Les faons sont si beaux et leur piaulement si attendrissant. Ils naissent en mai ou juin. Rarement observés, ils apprennent à se blottir dans l’herbe à la moindre alerte de la mère. Ils savent que celle-ci, après avoir effectué un grand détour pour déjouer le danger, reviendra les chercher.
Chez le chevreuil, le couple n’existe pas sinon pour un bref moment; le temps des amours dure en moyenne un mois, d’octobre à décembre. S’il se moque des clôtures et ne veut rien entendre parler de l’homme, pourquoi s’amouracher jusqu’à la mort d’une compagne volage et surtout emprise de liberté comme lui. Le mâle paie d’ailleurs un lourd prix pour les combats associés au rut et son manque de responsabilité face aux faons : la longévité médiane de ces bêtes de 6 à 8 ans est plus courte pour ce dernier.
Son plus grand défaut : être porteur d’une tique pouvant transmettre la maladie de Lyme. Sa plus grande qualité : il ne garde rancune. Depuis 15 000 ans que nous avons mis les pieds sur ce continent, nous ne cessons de le pourchasser par tous les moyens possibles : arbalète, poudre noire, carabine et fusil. Et quand avons-nous entendu parler d’un humain décédé de ruades bien assenées ?
La liberté consiste parfois à se sacrifier pour que la vie persiste. C’est le plus grand don. Proie de choix pour le coyote, l’ours, le lynx, le chien errant et le loup, il préfère sans doute écourter le dernier moment de son existence par un projectile rapide et bien placé. Combien de personnes a-t-il préservées de la famine par ce suprême abandon ? Pour combien de familles a-t-il été l’ultime apport de protéines hivernales ? Sûrement beaucoup. Aujourd’hui, il est vrai que la nature de son offrande s’est transformée : soulager la morosité des humains lorsque le crépuscule se fait tôt et entretenir l’amitié entre chasseurs valent bien leur pesant d’or. Guérir la déprime de novembre sauve aussi des vies après tout. Artémis (déesse grecque de la chasse), Diane (déesse romaine) et Wakan Tanka (grand esprit sioux) acquiescent.
La chasse demeure une activité primale, encrée profondément en nous. Ses raisons sont multiples, difficiles à discerner et se perdent dans la nuit des temps; l’intensité du regard de notre cervidé nous indique qu’il en connait plus que nous sur sa finalité.
Cette chasse, réglementée, prélève tous les ans un bon nombre d’individus (69 235 en 2024), plus que toutes les bêtes frappées sur les routes (environ 7 000 annuellement au Québec).
Notre odocoileus virginianus, heureusement très prolifique, continuera d’arpenter encore longtemps nos forêts tempérées malgré cette hécatombe. Cet animal furtif apprendra peut-être un jour à repérer les automobiles mais pour le moment, gardons-le à l’œil. Haies de cèdres : attention vous, vous êtes l’ultime dessert.