Alors qu’il retrouve le repaire printanier qu’est pour lui la cabane à sucre, notre ambassadeur culturel nous dit comme il fait bon s’extraire des logiques de vitesse et de rentabilité qui, plus que jamais, mènent le monde.
Je vous parle souvent, dans cette chronique, du temps des sucres et des mille et une tâches auxquelles s’adonnent les acériculteurs. Il faut dire que mon attachement à Saint-Denis passe beaucoup par l’érablière familiale, située dans la forêt dense qui s’étire entre la route 249 et le lac Brompton. Il faut dire surtout, et je suis certain que quiconque a déjà fait les sucres sera d’accord avec moi, que l’art patient du sirop d’érable est une école de vie et une occasion de réflexion extraordinaire.
Stéphane et moi — Stéphane est mon complice de cabane — parlions récemment, tout en réparant les tubulures sectionnées ces derniers mois par la chute d’une branche ou le passage d’un chevreuil trop pressé pour contourner nos installations, des améliorations que nous envisagions à court et à moyen terme : remplacement de tuyaux qui montrent des signes de fatigue, réparation de notre évaporateur qui goutte toujours un peu à haute température et autres opérations d’entretien usuelles. Ensuite, et c’est là que la discussion est devenue vraiment intéressante, nous avons dressé la liste des améliorations que nous ne souhaitions pas faire.
Le poêle électrique, par exemple, qui nous épargnerait la coupe et la manipulation des dizaines de cordes de bois brûlées chaque printemps pour nourrir l’antiquité qui nous sert d’évaporateur. Ou encore le séparateur à osmose, qui accélère la cuisson et dont un voisin nous vante les mérites depuis des années : « Vous sauveriez tellement de temps! »
C’est précisément ça le problème, pour Stéphane et moi. Ces appareils sont de belles innovations qui facilitent le travail acéricole et font sauver un temps fou, mais est-ce bien ça qu’on veut, sauver du temps? Alors qu’une bonne partie de nos vies est une course contre la montre, une quête d’efficacité, de rapidité et de moindre effort, n’est-ce pas précisément de ça qu’on souhaite prendre congé en allant s’échiner dans le froid et l’humidité pour quelques gallons de sirop?
Stéphane et moi en sommes arrivés à la conclusion qu’en faisant les sucres, notre ambition était moins de gagner du temps que d’en perdre. Nous aimons ces heures qui s’écoulent goutte à goutte comme une sève tranquille ; cette saison de dialogue avec une nature qui dicte le rythme, qui décide de ce qu’elle donne ou ne donne pas.
Merci de nous laisser, pendant quelques petites semaines, être tortues plutôt que lièvres, et préférer, à l’autoroute à trois voies qu’est le 21e siècle, un sentier cahoteux qui serpente sur le dos usé des Appalaches.