Le Saint-Denisien

Jacques Toussaint : une vie à peindre entre ombre et lumière

Par Etienne Blais · Neveu de Monsieur Toussaint

, 29 avril 2026

Jacques Toussaint et son petit fils Jérémie

Jacques Toussaint, accompagné de son petit fils Jérémie

À Saint-Denis-de-Brompton, certains parcours ne font pas de bruit, mais ils façonnent pourtant le paysage humain d’une communauté. Celui de Jacques Toussaint appartient à cette catégorie : une présence discrète mais essentielle, dont l’empreinte se mesure autant dans les gestes que dans les œuvres.

Arrivé d’ailleurs, quittant l’Haïti de Duvalier, Jacques n’a jamais trouvé un chemin tout tracé au Québec. Il l’a construit lui-même, patiemment, à force têtue de rencontres. À une époque où il fallait souvent se faire accepter avant même d’être reconnu, il a frappé aux portes, présenté ses toiles, expliqué sa démarche dans des lieux où l’art n’était pas vraiment attendu. Il s’est frayé une place sans éclat, mais sans jamais reculer.

Pendant longtemps, peindre relevait aussi de la survie. Il fallait répondre à la demande, s’adapter, produire ce qui se vendait. Derrière ces choix, pourtant, un artiste attendait son moment. On le devine dans certaines œuvres de ses débuts : des paysages plus lourds, des couleurs retenues, comme si quelque chose cherchait à émerger sans encore pouvoir se déployer.

La vie, elle aussi, a laissé ses marques. Des épreuves profondes, impossibles à mesurer de l’extérieur, ont traversé son parcours. Elles ne se racontent pas directement dans ses tableaux, mais elles y vibrent autrement : dans les silences, dans l’intensité, dans cette manière singulière qu’il a de faire cohabiter douceur et gravité.

Puis, avec le temps, une ouverture s’est faite. Son travail a changé. Les couleurs s’affirment, les scènes s’animent, les compositions respirent davantage. Jacques ne peint plus seulement pour répondre à une attente : il peint ce qui l’habite.

Cette évolution ne gomme pas le passé, elle l’intègre. Elle montre qu’on peut traverser des zones d’ombre sans y rester enfermé.

Mais Jacques, ce n’est pas seulement un peintre. C’est une présence, un bonhomme tout un ! Aussi, une manière d’être au monde.

Dans le sous-sol de sa maison, il travaillait, parfois à l’aide d’un projecteur, peaufinant ses idées avec une patience tranquille. Il avait ce côté débrouillard qui le caractérise : récupérer des cadres lors de liquidations, les transformer, leur redonner une seconde vie. Ou encore des peintures de bars gais. Rien ne se perdait. Tout pouvait être repris et réinventé.

Et puis, il y a l’homme derrière l’artiste. Celui qui, sans bruit, a marqué l’imaginaire des enfants autour de lui : l’achat d’un immense Goldorak pour son fils, tout un univers de figurines He-Man pour Jojo, ou simplement une attention sincère. Celui qui prenait le temps d’écouter et de rappeler que la vie doit se faire, même quand elle se complique. Celui qui, un jour, dans un hôtel d’Haïti, au jour de l’An 1996, a dansé seul sur le plancher jusqu’à huit heures du matin, comme pour rappeler que la joie peut surgir même quand tout le monde a abandonné !

Je garde aussi en mémoire Jacques en boubou, tondant la pelouse à Saint-Denis, ou encore nous préparant une sauce à spaghetti à la poêle, à moi, à Jos, à son fils JP. Des moments
simples, mais qui disent tout. Jacques donnait sans calcul (grâce aussi à l’aide de son ex-épouse Claire, qui savait supporter la démesure de Jacques, souvent, tout le temps).

Aujourd’hui encore, il est là. Il raconte, il cuisine, il rit. Il continue d’habiter pleinement le présent, malgré la maladie qui s’est invitée dans son quotidien.

Le Québec et particulièrement Saint-Denis-de-Brompton n’a pas été pour lui un simple lieu de passage. C’est devenu un point d’ancrage. Un endroit où il a vécu, travaillé, traversé ses tempêtes, qu’il a même parfois peint pour certains, et trouvé, peu à peu, une forme d’équilibre.

Ce qu’il laisse derrière lui, et ce qu’il continue de construire, dépasse largement ses tableaux. C’est une manière d’avoir tenu bon, d’avoir avancé même quand le chemin n’était pas clair, d’avoir laissé entrer la lumière sans jamais nier l’ombre.

Dans une communauté, ce sont souvent ces parcours-là qui comptent le plus : ceux qui ne cherchent pas à s’imposer, mais qui, avec le temps, finissent par inspirer.